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Le yoga comme outil de propagande nationaliste
L’histoire du yoga est souvent réduite à une quête spirituelle et pacifique, mais cette image occulte une partie de son héritage : son lien avec la résistance et le nationalisme. Les yogis guerriers, autrefois figures de pouvoir et d’insoumission, ont d’abord été stigmatisés par les colons britanniques, avant d’être progressivement effacés par les réformateurs dès le XIXe siècle. À partir de ce moment, la tradition martiale du yoga est mise sous silence au profit d’une nouvelle narration : celle d’un yoga universel, outil de paix et de développement personnel, porté par des figures comme Gandhi et Vivekananda.
Pourtant, en parallèle de ce discours pacifiste, un nationalisme indien plus radical se structure. Des œuvres comme Anandamath (1882) de Bankim Chandra Chatterji, contribuent à façonner l’image d’un ascète hindou patriote, engagé dans la lutte contre l’oppresseur britannique. À mesure que cette idéologie se renforce, le yoga devient un terrain d’affrontement idéologique. D’un côté, il incarne une discipline de maîtrise de soi et de non-violence ; de l’autre, il se transforme en un outil d’entraînement à la résistance armée.
Le BJP, héritier d’un nationalisme extrême et hindouiste, récupérera plus tard cette tradition pour la détourner à ses propres fins. Dès lors, le yoga n’est plus seulement un instrument de libération individuelle ou collective, mais aussi un levier de propagande au service d’une idéologie autoritaire.
Du yogi combattant au yoga politique
Après l’indépendance de l’Inde en 1947, on aurait pu croire que le yoga se recentrerait sur sa vocation première : la libération de la souffrance. Pourtant, plusieurs décennies après l’indépendance, il dépassera largement ce cadre et deviendra progressivement un outil de propagande politique, notamment sous le gouvernement nationaliste de Narendra Modi depuis 2014.
La Journée internationale du yoga : une promotion ou une instrumentalisation ?
En 2014, Narendra Modi, leader du Bharatiya Janata Party (BJP), devient Premier ministre. L’un de ses premiers grands gestes symboliques est l’instauration de la Journée internationale du yoga, célébrée depuis 2015.
Présentée comme une initiative visant à promouvoir cette pratique millénaire à l’échelle mondiale, elle sert aussi un objectif politique : renforcer l’image d’une Inde exclusivement hindoue. Comme l’explique Marie Kock :
Promouvoir l’idée, comme le fait Modi, que le yoga est une pratique originelle et immémoriale a une autre fonction : glorifier la composante hindoue de l’Inde. Dans ses discours, en remontant aux origines védiques du yoga, Modi évoque une Inde "authentique", c’est-à-dire antérieure à la présence des musulmans qui remonte au VIIIe siècle.
Marie Kock - Yoga, une histoire-monde
L’idéologie de l’Hindutva : une vision excluante de l’Inde
un révisionnisme historique
L’Hindutva, doctrine nationaliste prônant une Inde exclusivement hindoue, est au cœur du projet du BJP. Développée par Vinayak Damodar Savarkar, (1883-1966), cette doctrine trouve son expression dans son ouvrage Hindutva, Who is a Hindu ?
Cette idéologie s’appuie sur l’idée que seule la population hindoue est légitime sur le territoire indien. Savarkar, emprisonné en 1910 pour ses liens avec un groupe révolutionnaire, développe cette vision en prison. Ecoutons cette très belle analyse de Jeanne, du blog Citta Vritti à propos des nationalistes hindous :
Leur récit s’appuie sur un révisionnisme historique opéré par un brahmane traditionnaliste, Dayananda Sarasvati (1824-1883) dans son livre La Lumière de la Vérité (1875). Il y affirme que les hindous seraient les descendants directs des Aryas, peuple originel de l’Indus, dans la lignée directe des pères védiques. Une généalogie de pureté qu’il s’agit de revivifier à travers une organisation, l’Ârya Samaj (la réunion des Âryas) créé la même année, et terreau d’une idéologie xénophobe et ethnocentrée. Leur concept clef – l’ « hindutva » ou « hindouité »-, est codifiée en 1923 par l’idéologue V.D Sarvarkar (1883-1966) dans son livre Hindutva, Who is a Hindu ? : Ce qui constitue l’identité indienne véritable c’est le rattachement à l’hindouisme.
Yoga et nationalisme (3/3) : Une arme de propagande politique et religieuse (cittavritti.fr)
Cette vision entre en contradiction avec la réalité historique du pays, marqué par une diversité religieuse exceptionnelle.
L’Inde a vu naître l’hindouisme (vers ~1500 av. J.-C.), le bouddhisme (~500 av. J.-C.), le jaïnisme (~600 av. J.-C.) et le sikhisme (~1500 apr. J.-C.), tout en accueillant depuis des siècles le judaïsme, le christianisme (~1er siècle apr. J.-C.), l’islam (~7e siècle apr. J.-C.) et le zoroastrisme (~8e-10e siècles apr. J.-C.).
Aujourd’hui, sa population se répartit ainsi
- Hindouistes : 80 %
- Musulmans : 14 % (3e pays musulman du monde)
- Chrétiens : 2,3 %
- Sikhs : 1,7 %
- Bouddhistes : 0,7 %
- Jaïnistes : 0,4
une réthorique "pro-yoga" et anti-islam
Aujourd’hui encore, le BJP alimente “une rhétorique pro-yoga et anti-islam”, comme l’a dénoncé Marie Kock dans Yoga, une histoire-monde.
Un exemple frappant est celui de Yogi Adityanath, moine hindou et homme politique influent du BJP. Il n’a pas hésité à déclarer que ceux qui s’opposent au yoga devraient quitter l’Inde ou se noyer dans l’océan, avant de promettre d’installer des statues de divinités hindoues dans chaque mosquée. En 2020, Libération le qualifiait de « maître de yoga criminel ».
Les faits marquants du nationalisme hindou sous Modi
2019 : Amendement de la loi sur la citoyenneté
Le Parlement indien modifie la loi sur la citoyenneté pour faciliter l’accès aux minorités religieuses non musulmanes (hindous, sikhs, bouddhistes, jaïns, parsis et chrétiens) originaires d’Afghanistan, du Bangladesh et du Pakistan. Cette réforme, entrée en vigueur en mars 2024, exclut explicitement les musulmans.
2019 : Suppression de l’autonomie du Jammu-et-Cachemire
Cette région, majoritairement musulmane et autonome depuis 1947, perd son statut spécial sous l’impulsion du gouvernement Modi. La Cour suprême valide cette suppression en décembre 2023.
2002 : Incendie du train de Godhra et massacres au Gujarat
En 2002, un train transportant des pèlerins hindous prend feu à Godhra (Gujarat). 59 personnes périssent, et bien que des preuves suggèrent un accident, certains accusent un groupe de musulmans d’être responsables.
Ce prétexte déclenche des émeutes meurtrières, causant près de 2 000 morts, majoritairement musulmans. Narendra Modi, alors chef du Gujarat, est accusé d’avoir laissé faire ces violences. La Commission nationale des droits de l’homme juge sa responsabilité indéniable.
Un documentaire britannique révèle même que Modi aurait ordonné aux forces de l’ordre de ne pas intervenir, laissant place aux massacres, aux viols de masse et à la destruction de milliers de foyers et commerces musulmans. C’est dans ce contexte que certains de ses opposants le surnomment « le boucher du Gujarat » (Le Monde, 26 janvier 2023).
Janvier 2024 : Inauguration d’un temple sur les ruines de la mosquée de Babri
Le 22 janvier 2024, Narendra Modi inaugure un temple hindou à Ayodhya, sur le site de la mosquée de Babri, détruite en 1992 par une foule hindoue soutenue par le BJP. Cet acte, justifié par la prétendue présence d’un ancien temple dédié à Ram, a entraîné des émeutes meurtrières ayant causé 2 000 morts, principalement musulmans.
Yoga et nationalisme : une contradiction fondamentale
Bien que le nationalisme hindou ne soit pas le sujet central de cette recherche sur le yogi combattant, ces faits méritent d’être rappelés. Ils vont à l’encontre du sécularisme indien, inscrit dans la Constitution de 1950, qui garantit la reconnaissance de toutes les religions dans l’espace public (article 25).
L’instrumentalisation du yoga par le BJP pose ainsi une question cruciale :
Comment concilier cette politique avec les valeurs fondamentales du yoga, notamment Ahimsa, le principe de non-violence et de non-nuisance, même si ce principe est très complexe ?
Derrière la propagande, l’idée selon laquelle le yoga serait exclusivement hindou est une vision biaisée. Mais qu’en est-il réellement ? Nous explorerons cette question dans notre prochain article !