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Le Yoga est-il Hindou ?
Nous avons vu précédemment comment le yoga peut être instrumentalisé par les nationalistes hindous comme un outil de propagande. Mais cela signifie-t-il pour autant que le yoga est exclusivement hindou ?
L’origine du yoga suscite de nombreux débats, notamment en ce qui concerne son lien avec l’hindouisme. Une question fondamentale émerge alors : le yoga puise-t-il exclusivement ses racines dans l’hindouisme, au point d’être indissociablement lié à cette religion et réservé à ses seuls adeptes ? Ou bien s’inscrit-il également dans d’autres traditions spirituelles et philosophiques, lui conférant ainsi une portée universelle, ouverte à tous ?
Origines du Haṭha Yoga : Deux traditions distinctes
La recherche de James Mallinson
Dans son article intitulé Yoga and Religion, James Mallinson explore les origines historiques du haṭha yoga afin d’établir si cette pratique est intrinsèquement hindoue, et de déterminer à qui elle était initialement destinée. Il définit le haṭha yoga comme une variante du yoga mettant principalement l’accent sur les techniques physiques.
Mallinson concentre sa recherche sur la période de formation du haṭha yoga traditionnel, allant du XIᵉ au XVᵉ siècle, en s’appuyant sur un corpus de textes anciens rédigés durant cette période.
En analysant ces textes et en retraçant l’histoire ancienne du haṭha yoga, il démontre que cette pratique résulte essentiellement de la rencontre entre deux traditions distinctes : une tradition ascétique pré-hindoue et une tradition tantrique.
Close study of the teachings on physical yoga practice in the early hatha corpus shows it to be a combination of two yogic methods.
L'étude approfondie des enseignements sur la pratique physique du yoga dans les premiers textes du corpus haṭha montre qu'il s'agit d'une combinaison de deux méthodes yogiques.James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
La tradition ascétique pré-hindoue
Cette première méthode est attestée dans des textes indiens anciens comme le Mahābhārata (entre le IIᵉ siècle av. notre ère. et le IVᵉ siècle de note ère.) et le Rāmāyaṇa (IIIᵉ siècle de notre ère.), deux épopées fondamentales de l’Inde. Elle apparaît également dans le Canon pāli, les écritures sacrées du bouddhisme, (mises par écrit vers le Iᵉʳ siècle av. note ère). Dans ce corpus, le Bouddha lui-même décrit avoir pratiqué l’ascèse physique avant de la rejeter, jugeant qu’elle ne conduisait pas à l’éveil.
Cette tradition ascétique est aussi documentée dans des sources historiques externes, notamment chez Plutarque dans ses Vies parallèles. Celui-ci relate la rencontre entre les soldats d’Alexandre le Grand et des ascètes pratiquant une forme primitive de yoga au IVᵉ siècle av. notre ère, près de Taxila, dans l’actuel Pendjab pakistanais. Ainsi, cette tradition remonte au minimum à cette période historique.
Les pratiquants étaient des ascètes célibataires, souvent non-brahmanes et donc extérieurs à ce qui est traditionnellement considéré comme l’hindouisme orthodoxe. Ils adoptaient des postures extrêmes et des pratiques rigoureuses dans le but d’atteindre la libération du cycle des renaissances (saṃsāra). Parmi ces méthodes figuraient diverses formes de pénitence ou tapas, telles que garder un bras levé durant plusieurs années, contrôler longuement leur respiration (prāṇāyāma), ou réaliser des gestes symboliques spécifiques (mudrās). Ces pratiques ne représentent qu’une partie des multiples formes du tapas. Le célibat était une exigence fondamentale de leur quête spirituelle.
Leurs objectifs étaient d'apaiser l'esprit et d'accumuler une énergie ascétique appelée tapas. Cette énergie pouvait être utilisée pour obtenir des faveurs divines, bénédictions ou malédictions, tandis que la paix mentale était associée à la libération du cycle des renaissances. Le tapas était étroitement lié au célibat, certaines de ces méthodes ascétiques visant directement à garantir la chasteté du pratiquant et à en renforcer les bienfaits.
James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
Une tradition ascétique toujours vivante : les Nāga Sādhus
Les Nāga Sādhus, ces ascètes nus, célibataires, célèbres aujourd’hui pour leurs bains rituels au cours du festival du Kumbh Mela sont les descendants de cette tradition ascétique. Cette tradition trouve ses racines dans les pratiques des śramaṇas (« gymnosophistes ») déjà rencontrés par Alexandre le Grand et contemporains du Bouddha. Les Nāga Sādhus perpétuent un mode de vie marqué par des pratiques ascétiques extrêmes, un célibat strict, ainsi qu’une vie itinérante de renoncement. Voir notre article pour en savoir plus sur les Naga.
L'apport du tantrisme
Une seconde tradition, apparue aux alentours de l’an 1000, est celle du yoga tantrique. Cette approche peut être vue comme une pratique religieuse puisqu’elle se fonde sur la visualisation d’une énergie divine appelée Kundalinī, une déesse serpent localisée à la base de la colonne vertébrale. Selon ce modèle, la Kundalinī s’élève à travers différents centres énergétiques (chakras) pour rejoindre une énergie divine masculine située dans la tête.
Entre les VIIIᵉ et Xᵉ siècles, diverses techniques de visualisation d’une énergie féminine appelée Kuṇḍalinī, représentée comme une déesse serpent enroulée, émergèrent au sein de certaines traditions tantriques, montant depuis la base de la colonne vertébrale à travers une série de cakras jusqu’à l’union avec une divinité masculine dans la tête.
James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
D’abord décrite par des observateurs externes, cette pratique est directement documentée par les yogis à partir des XIᵉ et XIIᵉ siècles. Ces textes tantriques cherchent à diffuser le yoga auprès d’un public plus large en excluant volontairement les pratiques ascétiques extrêmes (tapas) et les rituels ésotériques réservés aux seuls initiés. L’objectif est alors de rendre ces techniques accessibles à tous, en particulier aux laïcs, notamment aux « hommes de maison » (pères de famille).
Ce yoga tantrique fondé sur la visualisation a été combiné aux techniques physiques de la tradition ascétique antérieure pour donner naissance au haṭhayoga
James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
Le haṭhayoga est né de la rencontre entre l’ascétisme ancien et le tantrisme. Comme le souligne David Gordon White dans Yoga, L’art de la transformation : « Le yoga est issu de plusieurs traditions indiennes souvent sans rapport entre elles qui se sont amalgamées au fil des siècles pour former un noyau de traditions unifiées. »
Bien que la tradition tantrique ait évolué davantage que l’ascétisme, elle demeure vivante aujourd’hui, principalement représentée par l’ordre des Nāths, des yogis célibataires.
Initialement marginales et controversées pour leur caractère initiatique, secret et parfois transgressif, les pratiques tantriques étaient rejetées par l’orthodoxie brahmanique. Toutefois, dès la période médiévale, certaines pratiques tantriques, telles que les méditations sur les chakras, les mantras et le culte de divinités comme Shiva ou Shakti, furent progressivement intégrées aux pratiques religieuses hindoues dominantes.
Cette absorption progressive explique l’ambiguïté actuelle : le tantrisme apparaît à la fois comme une tradition distincte de l’hindouisme orthodoxe et pourtant largement intégrée en son sein.
Haṭhayoga : le chemin vers l'inclusivité
des traditions confidentielles à la diffusion inclusive par les textes
Ainsi, les premiers pratiquants du haṭhayoga étaient des ascètes célibataires transmettant oralement leurs pratiques les plus extrêmes telles les mortifications, tandis que les textes sanskrits rédigés dès les XIᵉ-XIIᵉ siècles se limitaient volontairement aux techniques yogiques accessibles aux personnes ordinaires.
Le but des textes du haṭhayoga issus de la tradition ascétique était de diffuser auprès d’un public plus large les enseignements yogiques adaptés aux personnes menant une vie familiale.
James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
De la même manière, initialement réservées à des groupes restreints et initiés, les pratiques tantriques du haṭhayoga sont progressivement devenues accessibles à tous grâce aux textes rédigés à partir du deuxième millénaire. « in the texts produced by the tantric hayoga tradition in the first few centuries of the second millennium these exclusive features are removed. The teachings are made open to all. “
Ainsi, les deux traditions, à travers leurs textes respectifs, ont évolué d’un enseignement restreint et oral vers une diffusion plus large et écrite, permettant ainsi une pratique du haṭhayoga ouverte à un plus large public, indépendamment de l’affiliation religieuse ou sociale.
des traditions confidentielles à la diffusion inclusive par les textes
Le Dattātreyayogaśāstra (« Traité du yoga de Dattātreya ») est un texte sanskrit datant du XIIIᵉ siècle, fondamental dans l’histoire du haṭha yoga. Attribué à Dattātreya, une figure mythique de l’hindouisme, ce texte décrit différentes techniques yogiques, notamment les postures (āsana), la maîtrise du souffle (prāṇāyāma) et les gestes symboliques (mudrā).
Issu de la tradition ascétique, le texte affirme explicitement son ouverture universelle :
« Que l’on soit un brahmane, un ascète, un bouddhiste, un jaïn, (...) ou même un matérialiste (athée), celui qui pratique avec foi et constance le haṭha yoga parviendra assurément à un succès complet. Le succès vient à celui qui est pleinement engagé dans la pratique. »
James Mallinson, Yoga and Relgion (traduction en français par nos soins)
Ce passage montre clairement que le yoga n’était pas réservé à une seule tradition religieuse ou groupe social. De plus, le texte précise que le yoga est accessible à tous, y compris aux personnes âgées et aux infirmes :
« Si l’on est assidu, chacun, jeune, âgé ou malade, obtient progressivement le succès dans le yoga grâce à la pratique. » (traduction d’après James Mallinson).
Le yoga : une pratique interreligieuse
Le Dattātreyayogaśāstra ne présente aucune référence à l’hindouisme comme étant une religion supérieure ou originelle. Dès lors, les premiers adeptes du yoga ont explicitement ouvert cette pratique à toutes les traditions religieuses présentes en Inde à l’époque, ainsi qu’aux athées.
Ainsi, dès ses origines, l’enseignement du haṭha yoga avait une visée universelle, accessible indépendamment de toute appartenance religieuse particulière. Prétendre que le yoga né en Inde est exclusivement hindou, réservé à ses seuls adeptes, apparaît donc totalement inexact.
En effet, des techniques yogiques figurent également dans des textes musulmans, bouddhistes et jaïns.
L'Influence musulmane
Des musulmans se sont aussi intéressés au yoga, d’abord à travers les interactions entre soufis et ascètes yogis, puis plus tard grâce à des textes rédigés en arabe, persan, turc et ourdou, comme l’indiquent les recherches de James Mallinson.
L’un des premiers ouvrages illustrés de postures de yoga fut écrit par Muhammad Ghawth, un auteur soufi ayant vécu entre 1500 et 1562. Dans ce texte intitulé The Ocean of Life (« L’Océan de la Vie »), traduction en persan d’un texte sanskrit désormais perdu, l’Amrtakunda, Muhammad Ghawth établit des liens entre soufisme et yoga en adaptant les pratiques yogiques à un public musulman. Il substitue notamment les mantras par le dhikr (récitation des noms d’Allah) et remplace le sage Matsyendranath par le prophète Jonas (Source : Carl W. Ernst, 2016, Sufism and Yoga according to Muhammad Ghawth).
L’influence musulmane sur le yoga est historiquement avérée mais reste secondaire et localisée. Comme l’explique James Mallinson dans son texte Yoga and Islam, les interactions médiévales entre yogis hindous, notamment les Nāths, et des soufis musulmans ont donné lieu à des échanges significatifs sur certaines techniques méditatives et respiratoires. Le cas de Muhammad Ghawth, en est une illustration particulièrement frappante. Toutefois, Mallinson insiste sur le fait que, bien qu’intéressantes sur le plan interculturel, ces interactions yogiques-musulmanes sont restées marginales dans l’évolution globale du yoga, largement dominée par les traditions ascétiques, tantriques, hindoues et bouddhistes.
L’influence bouddhiste
Le yoga entretient depuis ses origines des liens profonds avec des traditions spirituelles non-hindoues comme le bouddhisme et le jaïnisme. Ainsi, le terme « haṭha yoga » apparaît pour la première fois dans le texte bouddhiste Bodhisattvabhūmi (IIIᵉ siècle), un traité appartenant au bouddhisme Mahāyāna. (Yoga and the Traditional Physical Practices of South Asia). Selon Ysé Tardan-Masquelier (Conférence IFY Yoga et action 2019), plusieurs concepts fondamentaux du yoga classique définis par Patañjali, tels que karmāśaya (empreintes karmiques), saṃskāra (conditionnements mentaux), vikalpa (résultat de l’action), phala (fruit mûr) ou encore vāsanā (prédispositions latentes), proviennent explicitement de la pensée bouddhiste.
Ces influences non-hindoues rappellent que le yoga est le fruit d’un dialogue interculturel complexe, tout en reconnaissant la centralité des traditions tantriques et hindoues qui demeurent dominantes.
Le terme hindou est ambigu
Daniel Simpson explique dans The Truth of Yoga que le terme « hindou », était initialement une étiquette géographique utilisée par les Perses et reprise par les Britanniques au XVIIIᵉ siècle pour désigner les habitants de la vallée de l’Indus. Dénomination qui progressivement pris une connotation religieuse au XIXᵉ siècle, excluant musulmans, chrétiens, sikhs et jaïns. Selon Simpson, les Britanniques l’ont utilisé pour classifier les Indiens selon les doctrines brahmaniques afin d’affermir leur autorité coloniale. En réaction, de nombreux Indiens ont adopté cette nouvelle identité religieuse « hindoue » pour s’unir contre le colonialisme et les missions de conversion, favorisant ainsi l’émergence d’une identité collective propice à l’indépendance. (The Truth of Yoga, Daniel Simpson). A ce titre il écrit « Les universitaires utilisent un mot différent pour désigner l’ancienne religion issue des Védas : le Brahmanisme », Daniel Simpson (traduction par nos soins)
Jusqu'à relativement récemment, "Hindu" était une étiquette géographique utilisée par les Perses. Il faisait référence aux personnes qui vivaient à l'est de l'Indus, une zone connue en sanskrit sous le nom de sindhu, et aux Arabes sous le nom d'al-Hind. Les impérialistes britanniques ont emprunté le nom au XVIIIᵉ siècle, appelant le nord de l'Inde "Hindustan", ou le pays des hindous.
The truth of yoga, Daniel Simpson.
Mallinson souligne aussi que le terme « hindou » était à l’origine une désignation géographique pour les habitants de la vallée de l’Indus, utilisée dès le XIVᵉ siècle dans les langues indiennes. Il n’avait pas de connotation religieuse unifiée. Selon lui, « La religion indienne a toujours compris une large gamme de visions du monde différentes et en dépit des assertions modernes qui prônent le contraire, il n’y a jamais eu un hindouisme monolithique universellement accepté. »
Le yoga, qui trouve son origine en dehors des Védas et de la tradition brahmanique, fut intégré par l’orthodoxie brahmane durant la période médiévale.
Ainsi, l’expression « pré-hindoue » pour désigner les traditions ascétiques anciennes doit ainsi être nuancée. Ces pratiques, attestées dès le IVᵉ siècle avant notre ère, existaient avant l’organisation structurée des croyances védiques ou brahmaniques qui deviendront l’ “hindouisme”. Les pratiquants de l’époque ne se définissaient pas comme hindous ou non-hindous, ces catégories étant des constructions modernes issues de l’ère coloniale britannique. Il est donc plus exact de parler de pratiques ascétiques indépendantes, coexistantes ou extérieures à l’hindouisme orthodoxe.
Conclusion
Ainsi, bien que le yoga ait émergé en Inde et qu’il faille reconnaître l’Inde pour ce précieux héritage, le réduire uniquement à l’hindouisme en tant que religion serait trop réducteur. Ses racines sont plurielles, issues de traditions variées. En revanche, Le yoga peut être qualifié d “hindou” dans un sens géographique, en référence à son origine dans la vallée de l’Indus.
Comprendre que le yoga découle d’un ensemble complexe de traditions ascétiques, tantriques, bouddhistes, jaïnes, musulmanes, et autres, permet d’en apprécier pleinement sa dimension universelle et interreligieuse. Cependant, il est crucial de demeurer vigilant face aux récupérations politiques contemporaines qui simplifient ou instrumentalisent le yoga à des fins nationalistes ou identitaires, déformant ainsi sa véritable essence historique.
La richesse authentique du yoga réside précisément dans sa capacité à transcender les clivages religieux et culturels, tout en préservant son objectif profond : libérer l’être humain de la souffrance.
Bibliographie
- Mallinson, James & Singleton, Mark. Roots of Yoga. Penguin Classics, 2017.
- Mallinson, James. Yoga and Religion, academia.edu.
- Mallinson, James. « Yoga and Islam. » In Yoga in Practice, edited by David Gordon White, Princeton University Press, 2012.
- Padoux, André. Comprendre le tantrisme : Les sources hindoues. Albin Michel, 2010.
- Simpson, Daniel. The Truth of Yoga. Farrar, Straus and Giroux, 2021.
- White, David Gordon. Tantra in Practice. Princeton University Press, 2000.
- Tardan-Masquelier, Ysé. L’esprit du yoga. Albin Michel, 2005.